Édito OA n°242

Mémoire de nos pères

 Rouge carmin. Rugueuse, proche de la peau de pêche. Comme celle que mes parents, l’été quand j’étais tout gosse, épluchaient patiemment avant de m’en tendre un quartier. Voilà le premier souvenir que j’ai d’une automobile. Incapable de le situer avec précision, j’ai quasiment attendu la quarantaine pour m’entendre dire que cette matière que je caressais machinalement, enfant, tel un doudou rassurant, était la banquette arrière de la DS21 que conduisait alors papa. Un engin dont j’ignore s’il avait eu sur mon estomac les effets indésirables dont je sais pertinemment que sa remplaçante, une ondulante CX 2200 Pallas bronze métallisé, était la cause. Puis vint une Peugeot 604 SL vert bouteille, celle dont j’ai peut-être la plus fidèle image. J’avais 5 ans, la famille attendait l’arrivée du troisième, la place venait à manquer… Le feulement du V6, dont les carbus n’étaient pas toujours bien calés, et les joutes du paternel râlant contre “ces saloperies d’Uniroyal dont les sculptures suivent les rainurages” sur l’autoroute A20 nous emmenant en Haute-Vienne. La “six cents”, dans le jargon Lardenois, a tenu une place à laquelle elle se cramponne encore aujourd’hui : la rare version GTI, avec son V6 2.8 à manetons simples dont j’ai si souvent cogné le démarreur pour en décoller le solénoïde, est toujours dans la famille, conservée comme une relique. Le témoin d’une époque dont je suis parfois mélancolique tant j’en tire aujourd’hui, au quotidien, mes leçons de vie. Elle est bleue mais ni Roy, ni Marine. Son cuir de buffle est noir, et je peux reconnaître son odeur au milieu d’un champ de fleurs à Grasse. J’y ai découvert Charles Trenet, chanté à tue-tête, avec mes frère et sœur, le Gros Bill qui “revient dans son village natal, mais dans une automobile…” Les voitures, déjà. Ou plutôt les voitures, toujours. L’autoradio, chez nous, crachait de l’Adriano Celentano, du Toto Cutugno et plus tard du Paolo Conte. Parce que papa, fou de sa femme mais trop “mâle” pour lui dire, savait combien elle adorait l’Italie. Le week-end, Elvis Presley prenait la suite des Chaussettes Noires, à moins que maman ait réussi, cas rare, à glisser la Callas qu’elle écoutait, jadis, avec ses parents à elle… J’avais 8 ans alors, et la graine était bien plantée. Un choc : les lignes de la Testarossa moderne se pavanant sur la Une d’Auto&Prestige, magazine au prix exorbitant (50 F en 1984, 16 € de 2020) que maman m’avait acheté, lassée par mes suppliques, et dont les pages intérieures étaient plus épaisses que nos couvertures d’aujourd’hui…

Dès lors, j’ai su reconnaître une 309 à sa sellerie. Identifier une voiture, sur l’autoroute et de nuit, à ses seuls feux. Déceler, au son, les premiers tours d’une 205 “TU” plutôt que Simca. Une passion, à n’en pas douter, dont j’ai miraculeusement sans doute, mais pas par hasard finalement, fait mon métier. L’automobile, au-delà du concept roulant qui continue à me fasciner, est un liant. Le fil qui me relie à mon daron, celui qui nous permettait d’échanger, celui qui nous poussait à collectionner, juste pour avoir des sujets à partager. Vous aussi, d’une manière ou d’une autre, avez été initié à la passion, tout comme certains grands cuisiniers de mes amis me parlent émus du tour de main de leur aïeul qui les aura accompagnés dans leurs premiers pas. L’automobile, pour moi, c’est ça et bien plus encore. Du plaisir, des sensations, de l’amour sans doute, quand les mots ne sortaient pas pour m’en couvrir. Le jour de la disparition de leur père -dont je vous assure que je ferai tout pour qu’elle soit la plus lointaine possible- je ne sais pas ce qui viendra à l’esprit de mes garçons. J’espère simplement qu’ils verront que j’ai toujours cherché à leur offrir le meilleur de ce que j’avais, en mon temps, reçu du mien. Pour moi qui viens d’en être privé, l’évidence se tient en deux mots : merci papa.

Frédéric Lardenois

 

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