Édito OA n°250

Night and day

Selon le rapport entretenu avec l’interlocuteur, le qualificatif change. Soupe au lait, oseront certains collaborateurs. Râleur, diront mes frère et sœur. Sévère, affirmeront mes enfants (en serrant les fesses) ou simplement doué de caractère, aux yeux -forcément tolérants- de ma tendre épouse. Chiant, se risquerait ma maman au gré des dossiers évoqués. Dur, pour d’autres qui n’ont de moi que l’image biaisée d’une brève rencontre voire pire, déformée par le ouï-dire. Partant du postulat qu’on ne retient de nos contemporains que leurs dons, défauts ou talents extrêmes, il y a sans doute un peu de vrai dans tous les adjectifs précités. Mais ces humeurs vont avec le temps, la saison, le quotidien et ses légères lourdeurs, aussi chacun parvient-il, avec ses propres armes, à s’en accommoder. L’optimiste voit le verre à moitié plein et ne se fâche tout rouge que lorsqu’il est poussé à bout. Et même dans ces conditions, il peste aussi fort qu’un greffier aphone… L’éternel pessimiste voit des signes partout, dans le changement de la recette de ses corn flakes (“ils l’ont fait exprès !”), le réchauffement climatique (“les responsables, c’est les autres”) et la panne de sa télé (“c’est l’obsolescence programmée”). Entre les deux, le ventre mou de la population. Vous et moi. Dont une partie, résignée, comprend qu’il y a ballotage, “qu’en ces temps de mauvaise conjoncture, va falloir se serrer la ceinture”, que c’était quand même mieux avant. D’autres, à la marge car lucides, constatent sans véritable capacité ni envie d’agir qu’avant, ce n’était pas meilleur. Que mine de rien, l’État souverain qui n’est pas gentil du tout a envoyé la soudure depuis plus d’un an pour tenir -presque- tout le monde hors de l’eau. Ceux-là, assez peu nombreux, se satisfont qu’on n’ait pas à payer les tests Covid ou les vaccins qui débarquent enfin en quantité à l’échelon national. Alors que nos voisins, même les plus proches et pas les plus tartes, monnaient salement votre droit à la -bonne- santé. Je me suis mis sur la rédaction de cet édito de fin mai dans cet état d’esprit. Mi-figue mi-raisin, le cerveau en mode normand, façon “p’têt ben qu’oui p’têt ben qu’non”. Rengainez vos canons sciés : pas pour râler. Plutôt pour trouver le moyen de partager avec vous cette inédite valse à trois temps qui me chamboule avec une troublante frénésie.

Pour passer du noir au blanc, je jongle avec les nuances de gris. Mon esprit s’apaise, mon corps s’échauffe (ou l’inverse), mais la transition est généralement douce. Depuis mars 2020, les filtres ont perdu tout effet. La pression ne descend plus aussi vite. Et les tracas permanents de s’ajouter aux soucis récurrents qui prennent en sandwichs nos contraintes répétées… Night and Day ? La reprise par les Temptations du tube de Cole Porter et dont je n’arrive pas à me défaire pour retrouver, le soir venu, un embryon de sérénité. Comme les vôtres sans doute, mes jours sont les antithèses de mes nuits, terrains vagues sur lesquels je peux vaticiner sans effleurer la tonalité pompeuse des prédicateurs de l’aube. J’en ai un peu marre de n’essayer que des autos électriques et plus encore d’entendre Joe Biden, dont les ambitions mondiales rampantes sont au moins aussi flippantes que le patriotisme larvé du choucrouté orange, nous prédire qu’elles sont notre avenir. Suis un peu désemparé en constatant combien mes contemporains font fi de la plus élémentaire éducation sous couvert de distanciation sanitaire. Porter un masque ne bâillonne pas, ça protège. Mais pas des cons qui en profitent pour ne plus dire bonjour. L’éloignement, ça maintient en vie. Mais ça n’interdit pas de répondre aux sollicitations. J’ai hâte que la vie reprenne son cours tortueux pour que la futilité, telle l’annonce ce matin du retour de Benzema en équipe de France, truste toutes les Unes. Je rechigne à singer Fabrice Lucchini, de peur d’alimenter la rumeur de grognard susmentionnée, mais me fend d’une citation. Signée Gustave Flaubert, camarade dont j’envie la carrière de pourfendeur de médiocrité autant que de bêtise. Un pépère avec lequel je partage par ailleurs la satisfaction consistant à faire du beau avec du vide, le lyrisme donnant au propos le plus banal un goût d’idéal. Et lui laisse le mot de la fin, chiant mais lucide, vous invitant à méditer avant que je relève les copies fin juillet : “Voulez-vous ne pas vous tromper ? Tenez pour fausses les idées chères à votre temps.”

Frédéric Lardenois

 

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