Édito OA n°249

Check en blanc

Aujourd’hui, c’est mon anniversaire. Et le fait que je le passe au bureau, sacro-sainte tradition liée au calendrier d’impression de notre numéro de printemps, n’arrange pas mes affaires. Pire, ça me fait réfléchir. Pourtant mes neurones, faiblement oxygénés par la privation concomitante de verdure et de bon air (Sandrine, si tu me lis…), devraient être accaparés par l’ultime tâche qui leur incombe pour finaliser cet édito, bouclant ainsi notre opus 249. Que j’atteigne un âge dont beaucoup lui votent une symbolique de mi-parcours n’est pour rien dans l’interrogation qui m’assaille. Il est important de noter que c’est la deuxième fois que je célèbre le 21 mars enfermé et sans autre choix que de l’être. En 2020, nous étions aux premiers jours du confinement et n’aurions pas osé imaginer que douze mois plus tard, l’isolement physique serait indissociable de notre quotidien. Pour souffler ma forêt de bougies dont la densité surpasse depuis longtemps la surface du gâteau, pas d’assemblée braillarde ni de chanson paillarde. Pas de frappe virile dans le dos ni de grosse bise baveuse, encore moins de câlin réconfortant et de chouille interminable. Non contente d’être interdite, la chose n’est plus à la mode. Charge est donc transmise à mon Smartphone, miraculeux institut de sondage individuel, de renseigner sur mon rayonnement social au gré des notifications. Je ferai fi du premier cercle dont l’appel tient à la sincérité plus qu’une quelconque obligation et me concentrerai sur les messages annexes. Les remontées Facebook, les clics Instagram, les voluptueux Messenger voire les très rigoureux LinkedIn. Que vous soyez actif ou pas sur les réseaux sociaux (et j’admets crânement n’y entretenir qu’une activité minimale), votre anniversaire s’y signale comme une promo du Black Friday. Et la planète entière d’être informée que vos rides et ridules se creusent plus vite que le déficit du PIB. Dès les premières heures du jour, les messages pleuvent. à minuit une, celui ou celle qui s’enorgueillit d’avoir devancé ses camarades ouvre le bal. Puis débarque le noctambule adepte du swipe sur Tinder avant même que votre réveil vous ait arraché aux bras de Morphée… Pourquoi je vous dis ça ? Parce qu’avec la distanciation nous avons inauguré la hiérarchie des échanges sociaux.

Comme la presse possède ses niveaux de lecture, l’humain nivelle son implication dans la gestion des infos qu’il reçoit. Qu’untel m’ait souhaité mon anniversaire grâce aux traqueurs de Zuckerberg m’ouvre-t-il le droit de lui répondre ? Est-ce que ne pas le faire coïncide avec le paroxysme de l’impolitesse ? Après avoir collecté pas mal de vœux entrants (le tout sans milliers de followers, la classe…) je peux affirmer que le benchmark du relationnel, c’est le SMS. Un bout de texte dont nous avons tous critiqué la froideur quand il est apparu au siècle dernier mais qui, depuis peu, s’impose en force sur l’échiquier social. Si l’appel vocal reste l’apanage des courageux, le short message service fait toujours plaisir. Avec le petit laïus sur WhatsApp (ou mieux, sur Signal), on touche au top trois de la comm’ moderne. Prenez garde à ne pas en abuser : on surfe aux limites entre l’intime et l’intrusif. Je ne me plaindrai pas que mes connaissances aient utilisé des moyens modernes pour me signifier qu’elles compatissaient à mon vieillissement : je les remercie de m’avoir offert quinze secondes de leur temps et n’aurais d’ailleurs peut-être pas supporté que toutes m’appellent… Mais faut-il que notre monde, en 2021, soit pétri d’effroi au point qu’on ne vote plus aux échanges physiques la suprématie qui leur revient ? Je ne suis pas content. Pas content du tout. à titre personnel, la bise baveuse de certains copains avinés me manque. à titre professionnel, j’en ai marre que mes emails urgents se noient dans la marée noire de vos sollicitations futiles. Dans nos voitures d’essai, j’en ai plein le dos qu’on supprime les pavés tactiles, boutons rotatifs et autres interrupteurs au profit de la seule commande vocale laquelle, neuf fois sur dix, n’entrave rien à mes injonctions. Le fait que nous ne puissions plus nous serrer la main ne nous interdit pas de la tendre et pour communiquer, nous ne pouvons faire fi de l’échange. Puisse les réalités sanitaires ne pas réussir à nous en priver et le printemps qui bourgeonne porter l’espoir d’un avenir radouci. Nous le méritons tous, et nous en avons besoin.

Frédéric Lardenois

 

> Pour recevoir Option Auto chez vous, cliquez ici.