Édito OA n°246

Petites reines

Moi qui suis du genre à ne pas aimer grand chose, je n’ai ces temps-ci que l’embarras du choix pour alimenter mon courroux. Pire : je manque un peu d’énergie pour épingler toutes les causes, tous les gueux, toutes les gourdes contre lesquels je devrais pester pour tenir avec dignité ma position de râleur patenté. J’étais pourtant revenu de congés bien fatigué -j’ai plus charrié qu’une brouette malgache- mais destressé, profitant de la coupure estivale pour oublier mes contemporains d’autant plus éreintants que tel le chihuahua chez le canidé, ce sont les esprits les plus petits qui font le plus de bruit. Zen donc, quoique physiquement diminué, j’ai entamé cette rentrée sans motivation débordante ni dépit larvé. Mais il n’aura pas fallu deux semaines pour que je ressente l’irrépressible envie de me flageller avec du houx, conscient que l’émasculation aux tenailles que j’aspirais à imposer à la majorité de mes semblables me conduirait directement en prison sans empocher vingt mille… Ce qui m’a énervé en premier ? Le trafic. Car le brouillamini typique du septembre parisien n’avait plus rien de commun avec celui, sempiternel mais attendu, des années précédentes. Aux capots à touche-touche, ajoutez désormais une horde de cyclistes survoltés, omnipotents et intouchables, ersatz de pédaleurs dont les assistances électriques sont autant d’ailes qui leur poussent au derrière et les autorisent à s’asseoir, éhontément, sur les Codes civil et de la route. Certains sont assez téméraires pour sermonner l’automobiliste bloqué dans sa cage d’acier, le taxant de rétrograde ou impie fasciste à la solde du lobby pétrolier, mais la plupart préfère catéchiser les utilisateurs de trottinettes. Cet autre modèle de décadent citadin qui voit dans sa liberté l’argument suffisant sinon nécessaire pour rouler à contre-sens, effrayer les seniors et fendre, fiers comme des bar-tabacs à l’enseigne aussi lumineuse que l’auréole dont la mairie les couvre, les masses de piétons masqués au risque de shooter les plus fragiles. J’en sauve, au bas mot, trois par jour, que ce soit en voiture ou en deux-roues. Et je ne suis pas le seul.

Combien d’automobilistes, chaque matin en partant bosser pour gagner leur vie (à moins qu’ils nourrissent le simple plaisir de polluer, consommer de l’essence et payer des stationnements exorbitants dans des rues aux trottoirs plus larges que ceux du Walk of Fame ?), permettent à ces kamikazes anarchistes de regagner leur coloc’ entiers ? Ce sont ces mêmes demeurés, perchés sur leur piédestal à roulettes ou leur BTwin bonussé, qui se ruent à l’happy hour sur les terrasses à la surface exponentielle, sans masque pour protéger leur voisin, et prônent le liberticide tout en s’inquiétant de leur propre survie en faisant la queue des heures durant, le lendemain, devant les laboratoires bondés. Le Français moyen est un gueux, et ça m’attriste. Le Parisien ne mérite même plus d’être raillé : il n’est plus que l’ombre de lui-même. Thomas Dutronc a chanté qu’il n’aimait plus Paris. L’insoutenable pédantisme de ses habitants lui donnerait raison si aujourd’hui ils n’étaient réduits au silence, cernés par les autophobes, les écolos, les contractuelles privées et les cons-tout court publics. J’ai bien pensé fuir, mais dans quel but ? Retrouver cet animal à l’exemplarité toute fraîche dans une grande ville de province pour l’y entendre prôner le Tour de France pour femmes et l’accouchement des hommes ? Côté bêtise, l’égalité des sexes est déjà respectée et je regrette que personne ne s’en flatte. En attendant, certains essaient de travailler. De vivre. De se passionner. De partager. D’échanger. Que les premiers mois de l’année n’aient pas servi de leçon atteste de notre insoluble médiocrité. Que nous ayons préféré l’assistanat à l’assistance est révélateur de notre dépendance à l’autre. Laquelle, admise, aurait dû nous pousser à plus de respect et de tolérance. Puisse cette frange de la population laisser ramer ceux qui croient en l’effort et se retenir de nous accabler de leur importun immobilisme.

Frédéric Lardenois

 

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