Dans quel état j’ère ?

Vous êtes-vous jamais demandé si j’écrivais ces quelques lignes pour moi plutôt que pour vous ?

Un comble, me diriez-vous, pour l’édito d’un magazine dont l’essence consiste à être lu par ceux qui l’achètent ou le reçoivent… Ce sont des échanges interceptés au sein de la rédaction qui m’ont alerté et renvoyé à mes fondamentaux. L’un des nôtres parmi les plus frais interrogeait l’un des nôtres parmi les plus expérimentés sur les ficelles à utiliser pour gagner en qualité d’écriture et donc, in fine, de lisibilité. Selon l’un des nôtres parmi les moins frais -votre serviteur- nous écrivons en effet pour être lus, pas pour s’auto-congratuler en confondant presse et roman. Si j’ai trouvé la démarche du benjamin humble et optimiste car prouvant qu’on peut vouloir s’améliorer pour le bien des autres au-delà de sa propre satisfaction, la réponse de l’aîné m’a glacé : « accroche-toi à ton angle, parle avec tes propres mots et surtout, n’essaie jamais de reproduire les éditos de Fred qu’il est le seul, avec trois ou quatre tarés, à pouvoir comprendre… ».

Planté là tel un mérou devant un magasin de saucisses, j’ai hésité à m’insurger devant ce que j’aurais confondu avec un affront mais l’ai remise dans ma culotte. Parce qu’un magazine quel qu’il soit, et plus encore le vôtre dont la typicité l’emporte sur le consensuel, vit de la somme de ses plumes, quels que soient leur style et leur inclination. Notre idée fixe, chevillée au corps depuis 1984 : partager la découverte et vous éveiller à ce qui nous émerveille. Pour ce faire, nous avons tous nos propres outils. Pierre, Ben, Joe, Jalil, Françoise, ma pomme… Chacun sa spécialité, jardin secret que nous cultivons jalousement pour que vous en dégustiez les fruits les plus mûrs. Nous produisons des articles comme les cigognes les bébés dans une seule perspective, que vous les adoptiez. Un petit teigneux, un grand endormi, un dodu réconfortant, tous ont leur signature, rangée dans les rubriques récurrentes au sein desquelles vous serez priés de faire votre marché. Comme un champagne assemblé dont le goût doit filer droit pour que l’habitué lui reste fidèle, le chemin de fer d’Option est un assemblage plus ou moins savant d’ingrédients mitonnés selon une recette immuable. Pas assez de sel un jour, trop piquant parfois, mais toujours riche en vitamines… Pour l’automne qui rabattra bien vite sur nous ses feuilles mortes, nous vous offrons un tonneau de testostérone et de préparations sucrées dont on avait fini par oublier qu’elles brillaient par leur absence. TechArt, Mark PhilippGemballa et Rolfhartge, trois noms, trois références qui toutes ont lâché leur création au même moment, chacune avec une philosophie-l’angle du journaliste- bien marquée.

Et trois plumes, d’ailleurs, pour en assurer la revue de détail. En poussant plus loin le mimétisme, vous noterez que j’ai pris seul le soin de vous livrer mes impressions sur les deux dernières BMW parmi les plus excitantes de la gamme, actuelle et future. Amusez-vous à les enchaîner sans respecter l’ordre des pages : peut-être y décèlerez-vous une analogie, un ton ou au contraire, une absence totale de cohérence, les mots n’étant jamais que mon reflet couché sur bois. Tant que je le pourrai, tant que vous le lirez, cet édito restera le distillat de deux mois de travail acharné pour réaliser, depuis 1984, le petit recueil que vous avez entre les mains. Un livre presque, si vous en cumulez les pages, dont j’ai pris le parti d’aller vérifier que j’en avais assuré la préface depuis le numéro 127. En janvier prochain si je compte bien, j’aurai signé la moitié des éditos de l’histoire du titre. Soit des dizaines de néologismes ruraux, un plein seau de mots de trois syllabes et plus, de métaphores scabreuses et de contrepèteries rabelaisiennes. Parce que l’emballeur est culotté, il va tout faire pour mériter son froc, quitte à ne faire sourire que trois péquins dans l’auditoire. Notre inspiration, c’est vous. Autorisez-nous à chercher, tous les deux mois, à vous en offrir une modeste tranche. 

       Frédéric Lardenois