FIOUL SENTIMENTAL

Je n’aime pas l’odeur de l’essence. J’ai toujours détesté sa consistance poisseuse et ses vapeurs qui font tourner la tête.

Je confesse avoir refusé d’admettre ma dépendance au fluide qui se raréfiait. Mais je suis mélancolique du temps où nous ne pouvions envisager nos déplacements sans remplir nos citernes mobiles d’or noir. Je ne peux plus taire mon petit pincement au cœur quand à l’occasion de nos sujets en auto électrique -de plus en plus fréquents, habituez-vous- je passe devant les pompes délaissées et cherche, tel un junkie courant après son shoot, la borne salvatrice en priant qu’elle daigne délivrer la puissance promise : « t’as d’la 350 kW ? Ouais, essaie c’est d’la bonne, verte en plus… ». En vain, dans 99 % des cas. Alors qu’une bonne vieille station- service, avec son « bonhomme de fer » toujours debout, l’index vissé dans l’oreille comme pour témoigner de la folie du procédé, ne m’a jamais trahi. Indissociable du curieux sentiment de satisfaction éprouvé en faisant le plein -au propre comme au figuré-, le geste est immuable. Vous vous calez à droite ou à gauche de l’îlot dans un élan de componction (« de quel côté est le trou déjà ?! »), tirez le frein à main, coupez le contact puis, si hybrides ou Japonaises, appuyez sur la touche de déverrouillage de la trappe idoine.

Sorti en vous reprochant d’avoir laissé votre veste sur le siège passager (« ça caille c’est quoi ce vent ?! »), vous décrochez le pistolet sans oublier, mauvaise expérience aidant, de prendre un gant pour ne pas vous maculer d’hydrocarbure puis remontez vos manches, précaution vestimentaire qu’il convient de compléter, ces derniers temps, en vous collant le pantalon sur les chevilles… Il ne vous aura en effet pas échappé que depuis le début de l’année -et plus encore depuis que les grands de ce monde prennent des Risk avec nos vies- le prix du précieux liquide atteint des sommets inédits. Réalité troublante que la nôtre quand 70 bouteilles de Tropicana sans pulpe s’affichent moins chères qu’un refuel de 70 litres de sans-plomb 95… Curiosité augmentée quand à la faveur d’une échoppe parisienne vous percevez que des butors, surfant sur le malheur des uns pour émousser le leur, s’autorisent à flirter avec 3 Ä le litre, rendant très digeste -quoique médicalement peu recommandable- l’alternative du litron de Muscadet englouti au zinc ! Que le diesel soit aujourd’hui le produit pétrolier de consommation courante le plus onéreux fait du tort à tous mais donne raison aux minoritaires. Considérant une consommation moyenne en EV de 20 kWh contre 7.5 l pour une thermique, jouons le match aux points : avec un kW moyen à 0.4 Ä (de 0.18 chez soi à 0.79 la minute chez Ionity) contre 2.1 Ä le litre d’essence, le ratio est d’un pour deux. Soit. Mais le surcoût à l’achat reste majeur. L’implantation des bornes, erratique.

Le réseau urbain, nul (en densité comme en technologie). L’entente semble impossible entre opérateurs, les réactions bougonnes d’utilisateurs de Tesla me voyant brancher un EQS sur « leurs » bornes m’ayant définitivement fâché avec ces casuistes vertueux. Esso, Total, Avia, Elan, BP, Shell, Carrefour, Leclerc, Agip… Tels sont les noms de nos pourvoyeurs de munition dont je n’aurais jamais pensé, encore moins l’écrire, qu’ils s’érigaient en passeports de nos libertés avant que les gouvernements les entravent. Les solutions à plus de 150 kW ? Total Energies, Ionity, Tesla pour ne citer que celles qui ont voie au chapitre. Alors que réaliser tous les reportages qui nous rendent fiers et dont on attend qu’ils vous comblent coûte sans cesse plus cher (trois jours en GT3, M4, Alpine et RS 3, arsouille sur piste comprise, c’est le PIB du Kiribati… Et je ne vous parle pas du papier qui a pris 20 % la tonne !), nous nous sentons -vous aussi ?- d’autant pris en otages que les statistiques écrasent tout espoir d’alternative dans l’œuf : un gros millier de bornes de recharge rapide contre dix milles stations (avec de deux à vingt pompes chacune), mais déjà 20 % de part de marché pour l’électrique et une tendance en hausse de 45 %… Apprenons dès aujourd’hui à être patient pour le jour où, mélancoliques, nous évoquerons ensemble, englués dans les interminables files d’attente des vacanciers allant mendier leur portion d’énergie nucléaire chez Ionity, le souvenir heureux de pistolets poisseux et autres coups de pompe, qu’ils aient été pris dans le cul ou pas ! 

       Frédéric Lardenois